LES CARACTERISTIQUES DE L’ECRITURE POSTCOLONIALE DANS EN ATTENDANT LE VOTE DES BETES SAUVAGES

LES CARACTERISTIQUES DE L’ECRITURE POSTCOLONIALE DANS EN ATTENDANT LE VOTE DES BETES SAUVAGES

Jean Emmanuel GNAGNON
Département de Lettres Modernes, Faculté des Lettres et Sciences Humaines, Université de Lomé. Togo. 11 BP 157 Djifa-Kpota Lomé-Togo
jeannotdufor@yahoo.fr Cél : 994 19 28.

Durant la période coloniale, Camara Laye, Oyono, Mongo Béti et bien d’autres avaient fait du roman une œuvre de combat contre le colonialisme puis un instrument de réhabilitation de la personnalité africaine. Cette première étape était nécessaire et il est évident qu’à cette époque le fond primait la forme. C’est parce que l’important était alors de témoigner. Cette attitude littéraire donnait de facto un destin politique à l’écriture. Après les indépendances, de nouveaux thèmes vont s’imposer à l’écrivain négro-africain l’amenant à rompre avec l’écriture française et briser les fortifications grammaticales de la langue métropolitaine. Qu’est-ce qui caractérise l’écriture dans le roman africain postcolonial et particulièrement l’écriture de Kourouma ? En quoi cette écriture nouvelle est-elle principalement idéologique et politique
Les spécificités principales de l’écriture dans l’œuvre
L’écriture dans En attendant le vote des bêtes sauvages possède des caractéristiques de fond et de formes interdépendantes au point qu’elle donne aisément le reflet des thèmes traités. Analyser l’écriture de Kourouma est une chose très complexe d’autant plus qu’il s’agit de l’invention d’une structure textuelle brisant les traditions littéraires. Désormais, l’écrivain ivoirien s’engage dans l’aventure de nouvelles écritures caractérisées par le brouillage énonciatif, la rupture du style balzacien, l’écriture de l’obscène, la violence scripturaire, le mélange des genres, l’espace incertain, un titre énigmatique et surtout la caricature des figures du pouvoir…etc. Dans En attendant le vote des bêtes sauvages, les marques de la littérature postcoloniale sont manifestes. Que ce soit au niveau de l’énonciation, de la diégèse, de la narration, du code, du narrataire, du personnage, de l’espace physique, du temps du récit, des jeux du langage, de la thématique ou de la figure de l’altérité, l’œuvre de Kourouma se situe sans conteste dans la littérature postcoloniale.
1. La problématique énonciatoire ou le brouillage de la source énonciative
L’un des premiers traits distinctifs de l’écriture dans En attendant le vote des bêtes sauvages est le brouillage de la source énonciative. En effet, à la lecture de ce roman, le lecteur peut facilement se laisser déconcerter par la multitude d’instances énonciatives constituant une sorte de brouillage.
A la question ‘’qui parle dans cette œuvre ?’’, tout lecteur de En attendant le vote des bêtes sauvages s’embrouille au premier abord. En effet, l’histoire unifiée de l’œuvre est le produit de plusieurs narrateurs, de plusieurs voix. On note donc polyphonie discursive, dialogisme et un ‘’Je’’ au sens pluriel. Ainsi s’établit-il dans le roman de Kourouma une pluralité des voix narratives, différents narrateurs, qui font rarement un discours unifié.

1.1. Les types de narrateurs et les niveaux narratifs
L’histoire dans En attendant le vote des bêtes sauvages est racontée par plusieurs narrateurs. Aussi pouvons-nous distinguer différents types de narrateurs et différents niveaux narratifs.
L’auteur peut faire raconter l’histoire par l’un des personnages. C’est le cas de Bingo, le Sora. Il peut aussi le faire raconter par un narrateur étranger à cette histoire : ce sera le récit dit à la troisième personne. Le premier type est appelé homodiégétique et le second, hétérodiégétique . En d’autres termes, un récit à narrateur absent de l’histoire qu’il raconte est hétérodiégétique tandis que lorsque le narrateur est présent dans l’histoire qu’il raconte s’appelle homodiégétique.
En outre, si le narrateur homodiégétique agit comme le héros de l’histoire, il sera appelé autodiégétique.

Nous distinguons une première voix ou un premier narrateur qui est absent de l’œuvre. Derrière ce dernier se dissimule subtilement Ahmadou Kourouma lui-même. Il s’agit là, selon Gérard Genette, d’un narrateur hétérodiégétique. Effectivement, même si Kourouma n’est dans aucune diégèse, son ombre plane sur l’ensemble de l’histoire qu’il construit avec le concours de ses personnages-narrateurs. Le fait saute aux yeux dès les premières lignes du roman. A la page 10 on reconnaît la voix d’un narrateur absent qui vient décrire les gestes du Sora par une focalisation externe : « Le répondeur joue de la flûte, gigote, danse. Brusquement s’arrête et interpelle le président Koyaga ». Il revient même régulièrement à la fin de chaque chapitre et au début de chaque veillée pour encadrer le récit dans son ensemble. Nous donnons les exemples à la fin des premier et dernier chapitres :

« Il faut, dans tout récit, de temps en temps souffler. Nous allons marquer une pause, énonce le sora. Il interprète une chanson avec la cora, pendant que le répondeur exécute une danse débridée cinq longues minutes, puis il s’interrompt. Il reprend le même air avec la flûte. Le sora lui demande d’arrêter de jouer et énonce quelques proverbes sur la tradition… » (p. 21)

« Le cordoua se déchaîne, danse marche à quatre pattes, tour à tour imite la démarche et les cris de différentes bêtes. Quand le mil est pilé les pileuses posent les pilons et vident les mortiers… » (p. 381).

Dans un second cas, Kourouma prête sa voix à l’un des ses personnages, le très doué griot Bingo, qui semblera raconter toute l’histoire. Le récit hétérodiégétique s’alterne donc avec le récit homodiégétique, ce dernier étant défini par Gérard Genette comme ‘’un narrateur présent comme personnage dans l’histoire qu’il raconte’’. Dans ce cas, pour signaler que c’est Bingo qui parle, ce dernier interpelle toujours son cordoua : « Ah ! Tiécoura… ».

Un dernier type de narrateur est le cas du narrateur agissant comme le héros de l’histoire. Il s’agit bien attendu d’un narrateur autodiégétique. Nous pouvons citer comme exemple le récit de Tchao à la page 20.

En fait, nous pouvons voir trois niveaux narratifs dans le roman. Le premier niveau est lié au récit hétérodiégétique. Ce que nous pouvons désigner par Niveau 1. Le second est lié au récit homodiégétique fait par Bingo et que nous désignons par Niveau 2 et un dernier lié au récit autodiégétique que nous appelons Niveau 3.
Le Niveau 1, la narration du récit premier sera appelée extradiégétique. L’histoire contenue dans ce même récit est au niveau immédiatement inférieur appelé diégétique ou intradiégétique. Par conséquent, l’acte narratif de Kourouma ou du narrateur extérieur qui entreprend de raconter les Veillées se situe à un niveau extradiégétique au donsomana qui racontera au cours de ces Veillées qui sera appelé hypodiégétique et non métadiégétique.
Par ailleurs, à l’intérieur de chaque Veillée, une structure de la prise de la parole du Sora fait également voir les différents niveaux narratifs par les changements des voix narratives.
Cette circulation de la parole pousse à s’interroger sur la construction du statut de l’énonciateur mais aussi du destinataire.
Pour ce roman, nous dégageons deux types de récepteurs : les destinataires fictifs qui sont l’auditoire des griots à qui s’adresse en général le griot Bingo, et le public réel constitué par les lecteurs du roman à qui s’adresse Kourouma. Koyoga est le destinataire du donsomana ainsi que la confrérie des griots. Aussi le ton variable des adresses permet-il de démêler la complexité du statut du narrataire et du pluriel du ‘’Je’’ narratif.

1.2. Le pluriel du ‘’Je’’ narratif et le dialogisme discursif

Le ‘’Je’’ dans l’œuvre est polysémique et les ‘’Je’’ se confondent pratiquement. Le ‘’Je’’ du personnage principal Koyoga s’oppose à celui du Sora Bingo. En fait, Koyoga vient seulement parfois pour justifier ou pour compléter une partie de l’histoire. Le sora l’interpelle beaucoup plus par ‘’Vous’’. Tout au long de l’histoire, Koyoga est interpellé. Cela se voit clairement dès les premières phrases du roman :
« Votre nom : Koyoga ! Votre totem : faucon ! Vous êtes soldat et président. Vous resterez le président et le plus grand général de la République du Golfe tant qu’Allah ne reprendra pas (que des années encore il nous en préserve !) le souffle qui vous anime. Vous êtes chasseur ! Vous resterez avec Ramsès II et Soundiata l’un des trois plus grands chasseurs de l’humanité. Retenez le nom le nom de Koyoga, le chasseur et président-dictateur de la République du Golfe ». (p. 9)

Dans tous les cas, le ‘’Je ‘’ dans l’œuvre devient une vision globalisante des idées plurielles. En effet, de la page 19 à 20 le ‘’Je’’ de Tchao, le père de Koyoga, semble se confondre avec celui de Koyoga lui-même. Tout cela fonde une complexité au niveau des instances énonciatives, mais ne fait que préciser la nouveauté du style kouroumalien.

Par ailleurs, il se trouve également dans l’œuvre un dialogisme discursif illustré par les répliques entre les personnages dont les points de vue se confrontent.

La problématique énonciatoire dans les écritures postcoloniales suggère la question de la liberté d’opinion. C’est le signe de l’éclatement de la pantopie colonialiste et bientôt de celui des partis uniques dans l’Afrique indépendante. Il est donc aisé de constater que, dans En attendant le vote des bêtes sauvages, le dynamisme de l’écriture relève d’une aporie : la cohérence narrative est disloquée par la fragmentation du discours, mais cette fragmentation, provoquée par la prise de parole de nombreux narrateurs, correspond apparemment à leurs tentatives de donner plus de force cohésive à l’histoire qui est en train d’être racontée. Justin K. Bisanswa fait remarquer à ce propos que « Le discours qui traverse la narration est un corps morcelé qui n’arrive plus à se rassembler » , et tout en assumant la tâche difficile de porter remède à la rupture survenue dans la cohérence du réel, l’écriture est prise dans un mouvement vertigineux de segmentation de l’unité narrative. Bakhtine fait notamment constater que :
« Dans la polyphonie romanesque, diverses idéologies se font entendre, assumées ou interrogées par les diverses instances discursives (personnages, auteur), mais qu’aucune idéologie ne s’institue ni ne se présente comme telle » .

En fait, il existe une problématique énonciatoire du sujet postcolonial, victime de l’ambivalence culturelle, linguistique et identitaire. C’est pourquoi il est aussi difficile de nommer par une écriture homogène les personnages du roman. Par une rupture de la linéarité narrative, qui donne le signe de clôture et d’un discours encyclopédiste unique, le texte de Kourouma instaure une pluralité d’idées, un discours pluriel où plusieurs figures prennent positions et concourent à une vision globalisante et sans limite d’une thématique nouvelle. Il s’agit donc d’une ouverture dialogique. Ainsi la situation finale est-elle souvent laissée ouverte afin de permettre au lecteur d’imaginer les suites possibles…
2. La violence de l’écriture et l’écriture de la violence
La violence apparaît comme le domaine de définition du roman En attendant le vote des bêtes sauvages. C’est parce que la décolonisation a été une expérience de la violence contre la violence. Fanon expliquait dans Les damnés de la terre que : « La violence désintoxique, débarrasse le colonisé de son complexe d’infériorité, de ses attitudes contemplatives et désespérées » . En effet, Kourouma a le génie de produire des textes radicaux, immédiatement identifiés comme rupture, des textes-scandales qui portent indélébilement les marques d’une lutte de libération politique (culturelle, linguistique…). Il s’agit bien évidemment d’un discours rebelle, d’une écriture révolutionnaire.
2.1. La violence de l’écriture
En attendant le vote des bêtes sauvages d’Ahmadou Kourouma dévoile par un discours scandaleux les désenchantements et les leurres des indépendances par la caricature des dictateurs dans l’Afrique postcoloniale. Cet écrivain a donné une nouvelle orientation à la littérature négro-africaine par son audace, son non-conformisme virulent et corrosif.
Kourouma a choisi de bousculer la raison logicienne, la syntaxe, le vocabulaire de la langue française au profit d’une langue parlée : le Malinké. Ainsi oppose-t-il au système d’écriture français un éclatement des formes marquées par les textes les plus bousculés, les intrigues contrariées et multiples, les personnages déstructurés, la syntaxe rebelle ou le lexique outrancier.
La violence verbale parcourt également l’œuvre de Kourouma. Ce sont des formes crues en l’occurrence les jurons, les insultes, les injures et autres gros mots, qui fonctionnent comme des procédés langagiers, qui entrent dans la violence verbale. C’est souvent lorsqu’il fait le portrait d’un Chef d’Etat dictateur. Kourouma traitait Tiékoroni, dictateur au totem caïman, de « rat voleur, un toto », « le petit vieillard » et « vieux dictateur roussi par les matoiseries et la corruption ». Parlant de Bossouma, l’Empereur du Pays aux Deux Fleuves, il écrit : « Képi de maréchal, sourire de filou, l’homme au poitrail caparaçonné de décorations » ; « Sa langue et ses lèvres piquetaient, elles puaient le miasme de l’anus d’une hyène ». Il taxe le dictateur au totem chacal de « moyenâgeux, barbare, cruel, menteur et criminel ». A la page 10, les propos de Tiécoura sont d’une violence particulière :
« - Président, général et dictateur Koyaga, nous chanterons et danserons votre donsomana en cinq veillées. Nous dirons la vérité. La vérité sur votre dictature. La vérité sur vos parents, vos collaborateurs. Toute la vérité sur vos saloperies, vos conneries ; nous dénoncerons vos mensonges, vos nombreux crimes et assassinats… »
De même, à la page 172, on note les injures de Maclédio à l’encontre de Nkoutigui Fondio de la République des Monts :
« - Salaud ! Favoro ! Mère de chienne ! Je te défie, criminel dictateur ! Commande à tes hommes de m’assassiner comme les autres. Assassin ! Oui, tu es un assassin ! »
Dans tous les cas, la violence de l’écriture menace d’une implosion, celle de la langue écrite. Comme le note Xavier Garnier : « La violence du texte ne vient pas de la destruction des formes mais de cet effondrement du centre qui la provoque » , la violence sur la langue, par les procédés de néologisme et la resémantisation des mots français (par monosémisation ou par polysémisation), commence avec la bousculade de la langue classique.
Avec Kourouma, nous sommes toujours en face d’une écriture déstructurée décrivant un monde en permanente dégradation.
Ce qui est plus intéressant dans En attendant le vote des bêtes sauvages, c’est que l’écriture de par sa formes déchirée donne ainsi l’image déstructurée de la Politique dans l’Afrique postcoloniale. En réalité, la littérature est un outil excellent pour l’analyse politique. La littérature kouroumalienne en l’occurrence se propose comme objectif la représentation de l’Histoire du peuple noir, des violences africaines de par son obsession des formes. C’est pourquoi Xavier Garnier écrit :
« La littérature se ferait en quelque sorte avec les débris d’une violence qui se serait passée ailleurs, la littérature africaine serait en charpie, éventrée par les bégaiements violents de l’Histoire » .
2.2. L’écriture de la violence
Au-delà de la violence de l’écriture, Kourouma essaie de mettre en scène la violence au travers d’une thématique qui décrit les crises déchirant le peuple noir. Pour Mwatha Musanji Ngalasso,
« L’écriture de la violence apparaît alors comme une façon de lutter, avec les mots, contre la décrépitude de la pensée, le cynisme des idéologies et l’absurdité des actions de ceux qui ont en charge le destin de leurs concitoyens ; comme une thérapeutique collective de la conscientisation des citoyens-lecteurs » .
Ahmadou Kourouma, dans Allah n’est pas obligé par exemple, dénonce un univers social violent, un imaginaire singulièrement débridé. Il s’agit de stigmatiser, par une forme d’écriture, la déchéance continuelle des sociétés africaines, en traitant des thèmes comme l’esclavage, le racisme, le colonialisme, la dictature, le népotisme, la marginalisation, et en mettant en scène des personnages types : administrateur, militaire, policier, missionnaire, chef d’Etat, …etc.
De ce fait, il est à comprendre que Kourouma entreprend tout simplement d’évoquer dans En attendant le vote des bêtes sauvages les épisodes les plus sanglants de l’Histoire de l’Afrique postcoloniale. Si ce ne sont pas les crimes et les délits qui nous sont présentés, c’est donc soit la magie ou la sorcellerie, ou carrément la politique incarnée par la violence idéologique. L’écriture ou la représentation de la violence passe obligatoirement par un champ d’expressivités dans lequel on retrouve l’horreur, le cynisme, le sarcasme.
Kourouma nous décrit donc la scène horrible de l’assassinat de Fricassa Santos, le Président démocratiquement élu de la République du Golfe, par Koyaga et ses lycaons :
« Le Président saigne, chancelle et s’assied dans le sable. Koyaga fait signe aux soldats. Ils comprennent et reviennent, récupèrent leurs armes et les déchargent sur le malheureux Président. Le grand initié Fricassa Santos s’écroule et râle. Un soldat l’achève d’une rafale. Deux autres se penchent sur le corps. Ils déboutonnent le Président, l’émasculent, enfoncent le sexe ensanglanté entre les dents. C’est l’émasculation rituelle […] Un dernier soldat avec une digue tranche les tendons, les bras du mort… » (Pages 100-101).
Koyaga était à la tête d’une milice terrible : les lycaons. Ahmadou Kourouma nous fait ainsi leur portrait à la page 95 :
« Les lycaons encore appelés les chiens sauvages sont les fauves les plus méchants et féroces de la terre, si féroces et méchants qu’après le partage d’une victime chaque lycaon se retire loin des autres dans un fourré pour se lécher soigneusement, faire disparaître de la pelure la moindre trace de sang. »
D’autre part, c’est des scènes de tortures que Kourouma nous présente, avec des chefs d’Etats dictateurs, criminels et tortionnaires. A cet effet, il y a des prisons spécialisées régies par des geôliers barbares et sans humanité. C’est le cas de la prison de Saoubas dans la République des Ebènes dirigée par le député Sambio « le cruel tortionnaire qui, sous la torture, fait reconnaître par l’accusé les faits et les preuves établies par le directeur de la Sûreté », et de la prison de Ngaragla dans le Pays aux Deux Fleuves, régie par le colonel Otto Sacher.
En définitive, Kourouma a développé dans En attendant le vote des bêtes sauvages une écriture de crise. Michel Naumann, lui, parle déjà d’une nouvelle littérature africaine qu’il qualifie de « littérature voyoue » . La problématique de la violence est au centre de la littérature postcoloniale africaine de sorte que la violence est représentée dans l’écriture même qui la représente. Désormais, c’est une esthétique réaliste pure que développe la littérature postcoloniale, caractérisée également par l’écriture de l’obscène.
3. L’obscénité ou le sexe décrit
L’obscène, c’est avant tout la mise à nu du corps réduit à ses fonctions physiologiques ainsi qu’il s’affiche dans le texte postcolonial. C’est l’écriture d’une sexualité débridée et impudique.
Si l’évocation de la chair ou du corps ou mieux encore du sexe était perçue chez les écrivains africains de la période coloniale comme une atteinte à la pudeur, les écrivains postcoloniaux considèrent la sexualité comme un matériau littéraire comme tout autre, et Ken Bugul dira même que « la sexualité est culture et atmosphère » . Désormais, on se rend compte que, histoire de sang, l’histoire africaine est aussi une histoire de sexe. Vont donc surgir dans les romans postcoloniaux des scènes érotiques allant de simples actes sexuels à la transgression des limites de la pudeur. On rencontre alors dans En attendant le vote des bêtes sauvages des récits troublants et déconcertants ou quelques fois excitants, des récits dans lesquels sont toujours présents des passages du genre :
« La princesse enfin sort de la case et avance. Elle est séduisante. Des ceintures de perles soulignant des fesses proéminentes tiennent un cache-sexe qui laisse deviner des pulpes généreuses. Des seins, de vraies mangues vertes de mars émergent de nombreux colliers de cauris qui courent du coup au nombril. » Page 142 ;
« Ce que je vois ? Indescriptible, unique ! Les plus bouffies jambes du monde en l’air. Les plus mafflues fesses sur un tapis et, au milieu…une féminité simplement planétaire. […]. Mon zizi ne va pas plus profond qu’un virgule.» Page 158 ;
« Les femmes se disputaient l’étranger qui s’aventurait dans un village zendé. Et celle qui parvenait à se l’approprier l’entraînait immédiatement dans le lit, le balançait, le manipulait jusqu’à l’épuisement, jusqu’à la détumescence, jusqu’à l’anérection… » Page 215.
Dans les représentations littéraires de Kourouma, l’imaginaire sexuel donne l’image du désir sans foi ni loi, faisant du sexe le domaine bestial de l’humain.
Disons que l’écriture dans En attendant le vote des bêtes sauvages porte une grande charge sexuelle. De plus, la mise en texte du sexe par Kourouma n’est pas fortuite, car la sexualité portée à l’écriture explique la déchéance politique et marque une expression de liberté.
L’écriture kouroumalienne affirme également sa particularité par la (dé) construction diégétique.

4. La (dé) construction diégétique

Plusieurs procédés permettent de (dé) construire le récit dans En attendant le vote des bêtes sauvages.

4.1. La mise en abîme

La mise en abîme permet de mettre le héros dans un engrenage où il ne lui est promis aucune issue. Dans En attendant le vote des bêtes sauvages, Koyoga, le personnage principal, vient de perdre tous ses pouvoirs magiques qui l’aidaient à se maintenir à la tête de la République du Golfe. Aucune issue ne lui est possible si ce n’est de se faire dire son donsomana, récit purificatoire, au cours duquel toute l’histoire de sa vie et de celle de ses proches seront racontées par un sora.
Ahmadou Kourouma a fait de ce personnage le prototype du chef d’Etat africain, monté au pouvoir par un putsch, maintenu au pouvoir grâce à la Guerre froide, et finalement menacé par le vent de la démocratisation. Il le met à cet effet dans une situation extrêmement critique où son parti unique est désormais ouvertement contesté par une jeune génération révolutionnaire. Une insurrection contre le régime de Koyoga a fait date : c’est l’insurrection du 5 (p 358).

4.2. La réduplication

La réduplication dans l’œuvre se manifeste par des idées qui sont répétées plus d’une fois. En effet, les scènes sanglantes d’émasculation sont reprises plusieurs fois dans la Veillée II : après avoir blessé à mort sa proie, le président Fricassa Santos, Koyoga procède à son émasculation en lui infligeant une douleur infernale (Page 100) : « Ils déboutonnent le président, l’émasculent, enfoncent le sexe ensanglanté entre les dents ».
On assiste ensuite à l’assassinat du vice-président Tima par les lycaons et à son émasculation par Koyoga. Tout le long du récit, les scènes d’assassinats sont succédées d’émasculation.
De même, Kourouma a beaucoup usé de la réduplication pour accentuer les exploits de Koyaga qui triompha des monstres qui hantaient les paléos. Ainsi la phrase suivante est-elle récurrente dans la Veillée II, Chapitre 5 : « Pour éteindre, annihiler ses terribles nyamas, Koyaga coupa sa queue et l’enfonça dans sa gueule haletante».
Cette technique narrative, loin de produire la monotonie dans la narration, y confère à contrario une esthétique épique ou satirique.

4.3. La métaphore et la figuration

Tout le récit purificatoire se présente comme un ensemble d’images, que ce soit au niveau de la diégèse ou à celui de l’écriture. En effet, si tout ce que Kourouma raconte est vrai, tout est aussi caché. De l’onomastique (nom des personnages, des lieux) à la trame de l’histoire même, tout est voilé.

En outre, le récit que crée Kourouma est d’abord épique avant de virer au satirique. Les actes accomplis par Koyoga sont une démonstration de pouvoir, de puissance et même de force, dans la (re) quête de son identité. Le récit s’ouvre sur l’identité du personnage :
« Votre nom : Koyoga ! Votre totem : faucon ! Vous êtes soldat et président. Vous resterez le président et le plus grand général de la République du Golfe tant qu’Allah ne reprendra pas (que des années encore il nous en préserve !) le souffle qui vous anime. Vous êtes chasseur ! Vous resterez avec Ramsès II et Soundiata l’un des trois plus grands chasseurs de l’humanité. Retenez le nom le nom de Koyoga, le chasseur et président-dictateur de la République du Golfe ». (Page 9).

A la suite, au cours de ses aventures héroïques, Koyoga ne cessera pas d’accomplir des prouesses extraordinaires comme les combats qu’il va livrer contre les bêtes puissantes qui menaçaient la sécurité des paléos. Il sera même un président miraculé sorti vivant de plusieurs attentats. Tout cela fait montre de son identité de chasseur, de sorcier et de magicien.

5. La subversion des codes : de l’intertextualité à l’architextualité en passant par l’hypertextualité
L’écriture kouroumalienne est complexe aussi bien en termes de structure qu’en termes de langue. On note donc à l’intérieur du roman, En attendant le vote des bêtes sauvages, la coexistence de plusieurs codes. L’écriture et l’oralité font partie intégrante d’un même système alors qu’elles sont initialement deux discours aux perspectives antagonistes. De même, la fiction et l’épopée sont conciliées. Le roman de Kourouma est devenu un mélange des contraires posant ainsi des problèmes d’intertextualité, d’hypertextualité et d’architextualité.
5.1. L’intertextualité

Gérard Genette définit l’intertextualité « par une relation de coprésence entre deux ou plusieurs textes, c’est-à-dire, eidétiquement et le plus souvent, par la présence effective d’un texte dans un autre.» . Pour Michael Rifaterre, « L’intertexte est la perception, par le lecteur, de rapports entre une œuvre et d’autres qui l’ont précédée ou suivie » tandis que Julia Kristeva analysant la phénomène intertextuel écrit que : « Tout texte se construit comme mosaïque de citations, tout texte est absorption et transformation d’un autre texte » .
En effet, dans le roman de Kourouma, on peut relever d’autres textes incorporés sous forme de citation, d’allusion, qui sont des formes d’intertextualité. A la page 164, Nkoutigui Fondio, le président de la République des Monts a repris les mots célèbres de Sékou Touré :

« Non à la communauté ! Non à la France ! Non au néocolonialisme ! L’homme en blanc préférait pour la République des Monts la pauvreté dans la liberté à l’opulence dans la soumission ».

Par ailleurs, un vers de Senghor est cité à la page 169 et est repris plusieurs fois dans l’œuvre : « Savane noire comme moi, feu de la mort qui prépare la re-naissance » comme slogan du socialisme africain.
D’autre part, à la lecture de Kourouma, on pense bien à Voltaire. Ce rapprochement entre les deux auteurs se situe au niveau du style : l’humour et l’ironie voltairienne se retrouve dans l’écriture de Kourouma.

5.2. L’hypertextualité : la révision de l’Histoire

L’hypertextualité s’entend par Gérard Genette comme « toute relation unissant un texte B (hypertexte) à un texte A antérieur (hypotexte) sur lequel il se greffe » . Pour Kourouma, l’Histoire est mensonge. De ce fait, son ambition est de la réviser et la réécrire. En effet, la diégèse dans le roman est greffée sur la période s’étendant de 1880 aux années 1990, c’est-à-dire de la Conférence de Berlin à l’avènement de la démocratisation en Afrique subsaharienne. Nous pouvons alors dégager de l’œuvre le procédé de fictionnalisation de l’hypotexte historique. Toute la diégèse se fonde sur l’Histoire que Kourouma tente de questionner.
Les circonstances de l’assassinat de Fricassa Santos, double fictionnel de Sylvanus Olympio du Togo, président démocratiquement élu de la République du Golfe, sont révélées par la nouvelle Histoire de l’Afrique que Kourouma écrit. Il y dévoile des aspects inouïs. Par la voix de Bingo, il note à la page 99 que : « Les non-initiés, par ignorance, douteront de cette version des faits ». C’est pourquoi Kourouma nous donne effectivement une autre version des faits sociopolitiques qui ont marqué l’Afrique indépendante. Ainsi a-t-il entrepris de réécrire la vraie histoire des dictateurs, de leurs peuples et de leurs proches et collaborateurs.
Pour nous rendre compte de la présence de l’Histoire dans cette œuvre, les personnages, l’espace et le temps sont des repères et des indices historiques. La délocalisation des faits historiques qu’opère le romancier contamine les catégories romanesques qui s’affichent alors comme des connotateurs de mimésis et attestent la présence de l’Histoire dans le roman.

5.3. L’architextualité : l’hybridation générique

L’architextualité peut se comprendre comme la coprésence entre deux plusieurs genre dans une même œuvre.
En attendant le vote des bêtes sauvages se présente comme une fresque générique où mêlent hybridation entre épopée et fiction, conciliation entre oralité et écriture, bref il y a dans l’œuvre une inclusion ou une union des divers types de discours. Le récit est tantôt épique (les exploits guerriers de Koyaga), satirique (la dénonciation des dictateurs et de leurs actes), tantôt romanesque. Dans tous les cas, Kourouma concilie le discours oral (représenté notamment par les proverbes et les maximes) au discours écrit en créant ainsi un genre pluriel mais unifié et unique.

6. Des personnages inconsistants et instables avec des espaces imprécis

Les personnages du roman sont des êtres « errants » dans une aventure de conquête de leur identité. Maclédio va faire le tour de l’Afrique, se rendre même à Paris, revenir en Afrique avant de tomber sur son homme de destin. Koyaga porte des titres et présente plusieurs visages : Président – Général- Dictateur- Chasseur…, l’homme au totem faucon. Il va de même pour les autres présidents dictateurs mentionnés dans l’œuvre. Par l’expression périphrastique « L’homme au totem… », Kourouma montre la crise identitaire des dictateurs dans l’œuvre. Au total, il s’agit dans l’œuvre de personnages flottants à la recherche d’un Nom.

Quant à l’espace physique, il est le plus souvent balkanisé, déchiré et évanescent. C’est parce qu’il correspond à l’espace intérieur du personnage principal, Koyaga. En effet, Kourouma a mis le personnage de Koyaga dans une situation où son régime est menacé par la perte d’un aérolithe et un vieux coran inventé par le marabout Bokano, sur lesquels repose son pouvoir. Même si le cadre spatial dans le roman est le continent africain, il est question d’une Afrique fictionnalisée où le nom des pays est rarement précis. « La République du Golfe », on ne sait de quel golfe il s’agit ? Tel est pratiquement le cas pour les autres espaces : « Le Pays aux Deux Fleuves » ; « La République du Grand Fleuve » ; « La République des Monts ».

Toutefois, l’espace de la chasse correspond bien à l’espace politique dans l’œuvre.

7. L’altérité: transgressions, concessions et conciliations dans l’œuvre

La figure de l’altérité pose une situation de coexistence de plusieurs littératures en une ou plusieurs autres langues sur le même territoire. Les romans postcoloniaux mettent des littératures en contact. La prise de conscience forcée des différences et de l’existence d’entités ‘’autres’’ a généré des textes revendicateurs mais aussi très humanistes axés sur l’ouverture sur autrui. Dans l’écriture de Kourouma, on découvre un plurilinguisme de plusieurs niveaux.
Dans En attendant le vote des bêtes sauvages, la figure de l’altérité se manifeste à travers la coexistence des éléments antagonistes. L’altérité se remarque avant tout au niveau de la structure : conciliation de l’oralité et de l’écriture ; subversion des codes notamment l’hybridation entre la fiction et l’épopée. Tout cela produit une esthétique franchement nouvelle et audacieuse.

Particulière et complexe, l’écriture kouroumalienne présente les caractéristiques des écritures postcoloniales dont les formes nouvelles traduisent clairement le fond. On y rencontre une problématique énonciatoire axée sur la polyphonie discursive, le dialogisme, et un ‘’Je’’ au pluriel. Il s’agit d’une écriture violente où mêlent transgressions, conciliations ou altérité générique et linguistique.

BIBLIOGRAPHIE

Kourouma, Ahmadou, En attendant le vote des bêtes sauvages, Paris, Seuil, 1998.
Genette, Gérard, « Introduction à l’architexte », Collectif, Théorie des genres, Paris, Seuil, 1986.
Genette, Gérard, Figures I, Paris, Seuil, 1966.
Genette, Gérard, Figures II, Paris, Seuil, 1969.
Genette, Gérard, Figures III, Paris, Seuil, 1978.
Genette, Gérard, Palimpsestes, la littérature au second degré, Paris, Seuil, 1982.
MIKHAIL Bakhtine, Esthétique et théorie du roman, Paris, Gallimard, 1978.
BISANSWA, Justin : Le corps au carrefour de l’intertextualité et de la rhétorique. Études françaises, 2005.
Notre librairie, Revue des littératures du Sud, Sexualité et écriture, n° 151 juillet-septembre 2003.
Notre librairie, Revue des littératures du Sud, 1250 nouveaux titres de littérature d’Afrique noire 1997-2001, n° 147 janvier-mars 2002.
Notre librairie, Revue des littératures du Sud, Penser la violence, n° 148 juillet-septembre 2002.
Notre librairie, Revue des littératures du Sud, Identités littéraires, n° 155-156 juillet-décembre 2004.
Synergies Afrique Centrale et de l’Ouest, Appropriation de la langue française dans les littératures francophones de la l’Afrique subsaharienne, du Maghreb et de l’Océan indien, Extraits des actes des journées scientifiques de Dakar 23-25 mars 2006, n° 2/Année 2007.
Gréimas et Courtès, Sémiotique, Dictionnaire raisonné de la théorie du langage, Paris, Hachette Université, 1979, Tome I.
Dictionnaire le Robert Collège, Inc., Montréal, Canada, 1997.
Paul Robert, Dictionnaire Alphabétique et analogique de langue française, Paris, 1990.
GBETO Kossi Souley, Les nouvelles écritures africaines, l’expérience de Sony Labou Tansi, thèse de doctorat (N/R), option Lettres Modernes, Université de Lomé, mars 2007.
KADJANKABALO Adjaté, Le pittoresque dans « En attendant le vote des bêtes sauvages d’Ahmadou Kourouma », UL, février 2008.
KRISTEVA Julia, Séméiôtikè, Seuil, 1969.
BUGUL Ken, Le Baobab fou, Abidjan, NEA, 1982.
FANON Frantz, Les damnés de la terre, Paris, Gallimard, Coll. Folio, 1991.
Michel NAUMANN, Les nouvelles voies de la littérature africaine et de la libération (une littérature voyoue), Paris, L’Harmattan, 2001.






Créer mon Blog | Nouveaux blogs | Top Tags | 30 articles | blog Gratuit | Abus?